En Turquie, le Yémen représente bien plus qu’un pays sur une carte. Son nom évoque les soldats qui ne sont jamais revenus, les fronts lointains et les pertes dont le souvenir se transmet de génération en génération. Lorsqu’Özgür Özel dénonce « un aventurisme qui enverrait les soldats turcs dans les déserts du Yémen un siècle plus tard », il fait appel à ce souvenir douloureux. Pourtant, on ne peut juger une décision de politique étrangère à la seule lumière des craintes que réveille le passé. Entre aider l’Arabie saoudite à se défendre et participer à une guerre sur le sol yéménite, la différence est fondamentale. L’effacer du débat revient à manipuler l’opinion.
La présence ottomane au Yémen était étroitement liée à la sécurité de la mer Rouge, aux routes commerciales et à la protection des lieux saints de l’islam. Aujourd’hui encore, cette région conserve toute son importance stratégique. Le détroit de Bab el-Mandeb relie le golfe d’Aden à la mer Rouge et constitue l’accès méridional à la route maritime qui rejoint l’Europe par le canal de Suez. L’insécurité y contraint les navires à emprunter des itinéraires plus longs, perturbe les transports d’hydrocarbures et alourdit les coûts du commerce. L’intérêt de la Turquie pour les événements autour du Yémen ne saurait donc se réduire à ses liens historiques avec ce pays.
La guerre au Yémen est, elle aussi, bien plus complexe qu’un simple affrontement entre deux États. Les bouleversements politiques de 2011 ont débouché sur une transition avortée. La prise de Sanaa par les Houthis en 2014, puis l’intervention de la coalition menée par l’Arabie saoudite en 2015, ont imbriqué le conflit intérieur dans les rivalités régionales. Riyad a soutenu le gouvernement internationalement reconnu, tandis que l’Iran appuyait les Houthis. Les relations nouées par les Émirats arabes unis avec différentes forces du Sud ont montré que même le camp opposé aux Houthis ne partageait pas une vision commune de l’avenir du pays. Les civils en ont payé le prix le plus lourd, contraints de fuir leurs foyers et privés de biens et de services essentiels.
La trêve conclue en 2022 sous l’égide des Nations unies a officiellement expiré, mais l’accalmie relative s’est prolongée quelque temps. En 2026, toutefois, la reprise des combats, les attaques contre l’Arabie saoudite et la lutte autour de Bab el-Mandeb ont replacé le Yémen au centre des préoccupations de sécurité régionale. L’offensive annoncée le 4 octobre par le gouvernement yéménite pour reprendre les territoires contrôlés par les Houthis a marqué une nouvelle étape dans cette escalade.
Défendre l’Arabie saoudite ne signifie pas entrer en guerre au Yémen
L’accord de défense mutuelle de La Mecque, signé en août par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, repose sur un principe : une attaque armée contre l’un des signataires sera considérée comme une attaque contre tous. Dans ce cadre, la décision prise à Riyad le 5 octobre prévoit de mettre à la disposition de l’Arabie saoudite les forces et les capacités militaires convenues entre les parties. Le communiqué précise à la fois le lieu du déploiement et l’obligation de respecter les législations nationales. Il n’annonce pas la participation de forces terrestres turques à des opérations offensives au Yémen.
Les responsables cités par Reuters le 7 octobre mettent également l’accent sur les équipements, le renseignement, les systèmes d’armes et l’assistance technique. Un responsable américain évoque aussi des opérateurs de drones ainsi qu’un appui à la planification et à la logistique.
Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan a clairement établi cette distinction le 8 octobre : « La Turquie n’enverra pas de soldats sur le territoire d’un autre pays pour y mener une attaque. » Selon ses déclarations, Ankara évalue la contribution qu’elle pourrait apporter à la défense saoudienne tout en œuvrant à une résolution de la crise par le dialogue.
La seule présence ou absence de personnel à l’étranger ne suffit donc pas à définir la nature d’une mission. Ce qui compte, c’est le lieu où elle s’exerce, son fondement juridique et son objectif. Contribuer au fonctionnement d’un système de défense aérienne relève d’une activité militaire différente d’une guerre visant à prendre les villes d’un autre pays. Réduire toutes les formes d’assistance à l’idée d’« envoyer des soldats turcs dans les déserts du Yémen » déforme la portée de la décision annoncée.
Le contrôle parlementaire n’en reste pas moins essentiel. L’article 90 de la Constitution encadre la ratification des accords internationaux ; l’article 92 régit, avec les exceptions qu’il prévoit, l’envoi des forces armées à l’étranger. La clause du communiqué imposant le respect des législations nationales ne signifie pas que ces procédures ont été menées à leur terme. Hakan Fidan a d’ailleurs indiqué que les préparatifs en vue de soumettre l’accord au Parlement étaient en voie d’achèvement. Il est légitime que l’opposition interroge le fondement juridique et les limites d’une mission. Présenter comme acquise une décision d’entrer en guerre qui n’a pas été annoncée est une tout autre démarche.
Pourquoi Ankara souhaiterait-elle assumer un tel engagement ? Le premier bénéfice possible tient à la crédibilité de la défense mutuelle. Une alliance incapable d’agir en période de crise ne peut guère dissuader un adversaire. Le soutien apporté par la Turquie pourrait renforcer son attente de solidarité si sa propre sécurité venait à être menacée par une attaque.
Un deuxième avantage pourrait être la diversification de ses partenariats de sécurité. Une plus grande implication des pays de la région peut élargir les options diplomatiques et militaires d’Ankara. La Turquie présente officiellement l’accord de La Mecque comme un mécanisme complémentaire de ses alliances existantes, notamment l’OTAN. L’annonce du ministre pakistanais des Affaires étrangères Ishaq Dar, selon laquelle plus de six pays ont manifesté leur intérêt pour une adhésion, témoigne de son potentiel d’élargissement. Son succès dépendra toutefois des institutions mises en place et de leur capacité à agir efficacement face aux crises.
La coopération industrielle de défense constitue un autre volet concret de cette relation. L’accord conclu en 2023 entre Baykar et l’Arabie saoudite autour du drone AKINCI en est un exemple. Les discussions politiques sur un éventuel investissement conjoint dans le programme d’avion de combat KAAN montrent que cette coopération pourrait s’approfondir. La formation, la maintenance, la production conjointe et le développement technologique peuvent ouvrir des perspectives à la Turquie.
La sécurité de Bab el-Mandeb présente également un enjeu économique. Une réduction des perturbations du transport maritime pourrait servir les intérêts commerciaux et industriels turcs.
Les informations disponibles ne permettent donc pas de conclure que la Turquie a décidé d’envoyer ses soldats combattre au Yémen. Le choix annoncé à ce stade est de contribuer à la défense de l’Arabie saoudite.
Les défis qui attendent l’Alliance de La Mecque pourraient cependant dépasser le seul Yémen. Quel effet une coopération accrue entre les pays de la région en matière de défense aurait-elle sur les calculs des États-Unis et d’Israël ? Washington et Tel-Aviv chercheront-ils à empêcher cette alliance de se renforcer ? Son avenir dépendra aussi de la détermination de ses membres à rester unis face aux pressions extérieures.