Türkiye ve İsrail bayrakları, Suriye haritası, savaş uçakları, savaş gemisi ve hava savunma sistemlerinin yer aldığı jeopolitik gerilim temalı kolaj.

Israël pourrait-il entrer en guerre avec la Turquie ?

La frappe israélienne contre la base aérienne d’Abou al-Douhour, dans le nord de la Syrie, marque une nouvelle étape dans les tensions entre la Turquie et Israël. Le gouvernement israélien a lié cette opération à l’hypothèse d’un déploiement militaire turc dans la région, présentant ainsi l’attaque comme un message adressé à Ankara sur les limites qu’Israël entend imposer à l’expansion de l’influence militaire turque en Syrie.

Dès le départ, cependant, la justification avancée pour cette frappe a été contestée. La Turquie a démenti avoir déployé des troupes à Abou al-Douhour, tandis que les autorités syriennes ont également réfuté les informations faisant état de l’installation prochaine d’une base turque permanente. Le site visé était par ailleurs largement vide et l’attaque n’a fait aucune victime.

La véritable question dépasse donc largement le sort de cette base : pourquoi Israël semble-t-il désormais disposé à confronter la Turquie de manière de plus en plus ouverte ?

La première partie de la réponse se trouve en Syrie.

Depuis la chute du régime Assad, la Turquie s’est imposée comme l’un des principaux acteurs capables de combler le vide de puissance qui s’est ouvert dans le pays. Ankara figure aujourd’hui parmi les partenaires politiques et sécuritaires les plus importants de Damas. L’influence turque s’étend de la restructuration et de la formation des forces armées syriennes à l’intégration économique, en passant par les infrastructures.

C’est précisément là que commencent les préoccupations israéliennes. Après avoir bénéficié pendant des années d’une très large liberté d’action dans l’espace aérien syrien, Israël redoute que le rôle croissant de la Turquie dans le renforcement des capacités militaires syriennes ne réduise progressivement cette marge de manœuvre. L’installation durable de radars, de systèmes de défense aérienne ou d’autres moyens militaires turcs créerait pour Israël un environnement stratégique beaucoup plus contraignant.

Dans cette perspective, la frappe contre Abou al-Douhour peut être interprétée comme une tentative israélienne de fixer une ligne rouge quant à l’ampleur que pourrait prendre la présence militaire turque en Syrie.

La politique intérieure israélienne constitue également une dimension essentielle de cette tension. Israël se dirige vers des élections à l’automne et Benyamin Nétanyahou fait face à de fortes pressions politiques. La sécurité a longtemps constitué l’un de ses principaux atouts électoraux. Mais les guerres déclenchées après le 7 octobre, la question des otages et la polarisation croissante de la société israélienne ont profondément érodé cette image.

Les déclarations de l’ancien Premier ministre Ehud Barak sont, à ce titre, particulièrement significatives. Barak a qualifié l’escalade avec Ankara d’« irresponsable, imprudente et stupide », soulignant que la Turquie ne pouvait être placée dans la même catégorie que l’Iran ou l’ancien régime syrien. Selon lui, aucun différend stratégique entre la Turquie et Israël n’est, par nature, impossible à résoudre.

Présenter la Turquie comme une nouvelle menace sécuritaire pourrait donc offrir à Nétanyahou un avantage politique à l’approche des élections. Mais réduire la situation à un simple calcul électoral serait également une erreur, car Israël est confronté à une véritable transformation de l’équilibre régional.

Ces dernières années, la Turquie a considérablement élargi son influence dans un espace allant de la Syrie et de Gaza au Golfe, à la Libye et à la Corne de l’Afrique. Elle figure, aux côtés de l’Égypte et du Qatar, parmi les principaux médiateurs dans les négociations sur Gaza. En Syrie, elle est devenue le partenaire extérieur le plus influent du nouveau pouvoir. Sa coopération sécuritaire et militaire avec l’Arabie saoudite et le Pakistan s’est approfondie à travers l’Accord de défense conjoint de La Mecque, tandis que des démarches diplomatiques visent également à associer l’Égypte à cette nouvelle architecture. En Libye, Ankara est désormais en mesure de dialoguer simultanément avec les autorités de l’Est et de l’Ouest. En Somalie, où la Turquie dispose depuis plusieurs années d’une présence militaire, la coopération continue de s’étendre dans les domaines de la défense et de l’énergie.

Une dynamique comparable est observable en Méditerranée orientale. Tandis qu’Israël renforce sa coopération militaire et énergétique avec la Grèce et la République de Chypre, la Turquie donne à sa politique de « Patrie bleue » une assise de plus en plus concrète à travers la planification de l’espace maritime, la création de parcs nationaux marins et le projet de loi turc sur les zones de juridiction maritime.

La rivalité entre la Turquie et Israël dépasse ainsi largement les échanges de déclarations hostiles autour de Gaza. En Syrie, en Méditerranée orientale et dans la Corne de l’Afrique, leurs intérêts stratégiques se croisent de plus en plus souvent — et, dans certains cas, entrent directement en collision.

Une guerre directe reste peu probable ; le principal risque se situe dans une escalade militaire dans un pays tiers

Malgré la montée des tensions, une guerre directe entre Israël et la Turquie demeure, dans les conditions actuelles, hautement improbable.

La première raison tient au poids militaire et politique de la Turquie. Celle-ci ne peut être traitée comme l’Iran, le Liban ou la Syrie. Elle dispose de l’une des plus grandes armées de l’OTAN, d’une industrie de défense de plus en plus performante, de capacités aériennes et navales importantes, ainsi que d’un vaste réseau diplomatique.

L’appartenance de la Turquie à l’OTAN constitue également un facteur de dissuasion qu’Israël ne peut ignorer. Une attaque directe contre le territoire turc ne resterait pas cantonnée à une crise bilatérale entre Ankara et Tel-Aviv. Elle pourrait engager les mécanismes de défense collective de l’Alliance et entraîner Washington dans une confrontation extrêmement grave.

Les déploiements militaires turcs dans des pays tiers, comme la Syrie, ne bénéficient toutefois pas automatiquement du même niveau de protection juridique. C’est pourquoi le risque le plus crédible n’est pas celui d’une guerre débutant sur le territoire turc, mais celui d’un affrontement non intentionnel entre forces turques et israéliennes en Syrie.

Si Israël frappait une installation syrienne accueillant du personnel ou des systèmes militaires turcs et qu’Ankara décidait de riposter, l’escalade pourrait rapidement devenir difficile à maîtriser. De même, une confrontation directe entre des systèmes de défense aérienne turcs et des avions israéliens pourrait déclencher précisément le type de réaction en chaîne qu’aucune des deux parties ne souhaite nécessairement.

C’est pour cette raison que Washington cherche à mettre en place un mécanisme de prévention des incidents entre la Turquie, Israël et la Syrie.

D’autres facteurs limitent également la capacité d’Israël à ouvrir un nouveau conflit majeur. Le pays supporte déjà des coûts militaires et économiques considérables liés aux fronts de Gaza, du Liban et de l’Iran. L’armée israélienne fait face à des difficultés de recrutement et de disponibilité des effectifs, les dépenses de défense pèsent lourdement sur les finances publiques et le gouvernement Nétanyahou est soumis à une pression internationale croissante.

Dans ce contexte, une confrontation directe avec la Turquie aurait pour Israël un coût militaire, politique et diplomatique exceptionnellement élevé. Le scénario le plus plausible pour les prochains mois n’est donc pas celui d’une guerre ouverte entre Ankara et Tel-Aviv, mais celui d’une compétition d’influence de plus en plus dure, pouvant aller jusqu’à des épisodes d’escalade militaire limitée, sur des théâtres tiers comme la Syrie, la Méditerranée orientale, Chypre ou la Corne de l’Afrique.

Israël pourrait chercher à contenir l’influence militaire et politique croissante de la Turquie en Syrie, tout en renforçant un contrepoids en Méditerranée orientale grâce à sa coopération avec la Grèce et la République de Chypre. Pour Ankara, l’option la plus rationnelle serait d’éviter de laisser cette rivalité glisser vers le terrain militaire que Nétanyahou pourrait chercher à privilégier.

L’avantage actuel de la Turquie ne tient pas uniquement à la puissance de ses forces armées. Ankara est capable de dialoguer simultanément avec Damas, les pays du Golfe, l’Égypte, ses partenaires africains et les puissances occidentales, tout en combinant puissance militaire, diplomatie, relations économiques et partenariats régionaux. Dans un contexte où Israël apparaît de plus en plus isolé sur la scène internationale, contenir l’influence régionale croissante de la Turquie par la seule pression militaire semble donc particulièrement difficile.

La question centrale pour la période à venir est dès lors la suivante : Israël pourra-t-il freiner la montée en puissance régionale de la Turquie par des démonstrations de force essentiellement symboliques, ou cette stratégie risque-t-elle au contraire de renforcer encore la position d’Ankara ?

L’équilibre actuel des forces tend à rendre la seconde hypothèse plus probable.

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