Doğu Akdeniz haritası, Türk bayrağı, denizaltı elektrik kablosu, enerji platformu ve deniz kaplumbağasının yer aldığı Mavi Vatan temalı jeopolitik kolaj.

Que cache la décision de la Turquie à Fethiye-Kaş ? Une nouvelle phase pour la « Patrie bleue »

La décision de la Turquie de créer deux parcs nationaux marins dans la zone de Fethiye-Kaş et dans le nord de la mer Égée peut, à première vue, sembler relever essentiellement de la protection de l’environnement. Mais replacée dans le contexte du différend sur les zones de juridiction maritime autour de Kastellorizo (Meis), de la relance du projet d’interconnexion électrique entre la Grèce et la République de Chypre, ainsi que de la préparation d’une nouvelle loi turque sur les zones de juridiction maritime, elle prend une tout autre dimension. Ankara commence à donner une traduction juridique et administrative concrète aux revendications maritimes qu’elle défend depuis plusieurs années au nom de la doctrine de la « Patrie bleue ».
Doğu Akdeniz haritası, Türk bayrağı, denizaltı elektrik kablosu, enerji platformu ve deniz kaplumbağasının yer aldığı Mavi Vatan temalı jeopolitik kolaj.

Le parc national marin de Fethiye-Kaş, créé le 16 août 2026, couvre une superficie considérable d’environ 21 700 kilomètres carrés. Un second parc marin a également été instauré dans le nord de la mer Égée. Le ministère turc de l’Agriculture et des Forêts présente cette initiative comme une mesure destinée à protéger les écosystèmes marins et la biodiversité. Cette dimension environnementale est réelle. Mais pour comprendre la portée géopolitique de la décision, il faut revenir sur les développements de l’année précédente.

La Turquie n’a pas identifié ces espaces pour la première fois en 2026. Les zones de Fethiye-Kaş et du nord de l’Égée figuraient déjà sur la carte turque de planification de l’espace maritime, rendue publique en avril 2025, avant d’être désignées comme zones de protection marine en août de la même année. La nouveauté réside donc dans leur classement officiel, par décret présidentiel, comme parcs nationaux marins. En d’autres termes, la Turquie transforme désormais des espaces jusque-là représentés sur une carte en zones soumises à un cadre administratif national concret.

La dimension grecque est tout aussi importante. Athènes avait annoncé en avril 2024 son intention de créer deux vastes parcs marins en mer Égée et en mer Ionienne, provoquant les objections d’Ankara. Lorsque la Grèce les a officiellement instaurés en juillet 2025, la Turquie a annoncé à son tour qu’elle mettrait en place ses propres zones de protection marine. La question environnementale s’est ainsi rapidement imbriquée dans les différends beaucoup plus anciens qui opposent les deux pays sur les juridictions maritimes.

La localisation du parc de Fethiye-Kaş confère à Kastellorizo une importance particulière. La Grèce considère que cette île, située à quelques kilomètres seulement des côtes turques, peut générer un plateau continental et une zone économique exclusive étendus. La Turquie estime au contraire qu’une petite île située aussi près du littoral anatolien ne saurait produire des espaces maritimes d’une ampleur telle qu’ils réduiraient considérablement la projection maritime de la longue façade méditerranéenne turque.

Le différend ne porte donc pas uniquement sur la quantité d’espace maritime attribuée à chacun sur une carte. Déterminer à qui appartient la juridiction sur une zone maritime revient également à déterminer qui peut réglementer l’exploration énergétique, les recherches scientifiques, les câbles sous-marins ou encore l’exploitation des ressources naturelles.

C’est précisément ce qui donne toute son importance au parc national marin de Fethiye-Kaş. Sa création ne confère pas, à elle seule, un nouveau plateau continental ou une nouvelle zone économique exclusive à la Turquie. Elle permet toutefois à Ankara d’exercer des fonctions de planification, de protection environnementale et de gestion administrative dans un vaste espace maritime conforme à sa propre lecture des juridictions en mer. La « Patrie bleue » commence ainsi à être appuyée par une pratique étatique continue, et non plus seulement par des cartes ou des déclarations diplomatiques.

C’est également l’une des principales raisons de l’inquiétude grecque. Athènes estime que certaines parties du parc empiètent sur des espaces qu’elle considère comme relevant du plateau continental grec, tandis que certains médias grecs ont présenté la décision comme une tentative d’« encercler » Kastellorizo. L’amiral à la retraite Cihat Yaycı considère, pour sa part, que l’un des principaux effets de cette décision est de rendre visible la capacité de la Turquie à « réglementer, administrer et contrôler » ses espaces maritimes. Selon lui, Ankara remet ainsi en cause une logique dans laquelle Athènes pouvait agir unilatéralement tandis que la Turquie se limitait essentiellement à protester.

La « Patrie bleue » devient une stratégie appliquée sur le terrain, et non plus seulement une carte

La création de ces parcs marins prend une importance supplémentaire au moment où la compétition autour de l’énergie et des infrastructures stratégiques s’intensifie de nouveau en Méditerranée orientale.

Au cœur de cette dynamique se trouve le Great Sea Interconnector, le projet d’interconnexion électrique sous-marine destiné à relier les réseaux électriques de la Grèce et de la République de Chypre, avec une extension ultérieure envisagée vers Israël. L’Union européenne a déjà engagé plusieurs centaines de millions d’euros en faveur du projet.

Pour la Turquie, le principal enjeu n’est pas le câble électrique en lui-même, mais la question de savoir par quelles zones de juridiction maritime il doit passer.

Avant la pose du câble, des études détaillées des fonds marins doivent être réalisées. Or une partie de ces travaux concerne les eaux situées à l’est de la Crète, autour de Kasos et de Karpathos, là où les positions turques et grecques sur les juridictions maritimes se chevauchent. En juillet 2024, les opérations d’un navire chargé d’effectuer des relevés au large de Kasos avaient été interrompues après l’arrivée d’unités navales turques dans la zone.

Cet épisode montre pourquoi un projet d’infrastructure électrique est devenu un enjeu géopolitique majeur. En réalisant les études puis en posant le câble, la Grèce met concrètement en œuvre sa propre conception de ses juridictions maritimes. La Turquie considère toutefois qu’une partie de ces mêmes espaces relève de son plateau continental. Du point de vue d’Ankara, l’avancement du projet ne signifierait donc pas seulement l’achèvement d’un investissement énergétique : il pourrait également contribuer à installer dans les faits la lecture grecque des frontières maritimes.

L’entrée du groupe français d’investissement dans les infrastructures Meridiam dans le projet, en août 2026, est significative à cet égard. Le groupe a conclu un accord en vue d’acquérir une participation majoritaire de 66 %. Kathimerini a présenté cette évolution comme susceptible d’« ouvrir la voie » au câble et a indiqué qu’Athènes voyait dans la présence française non seulement un soutien financier, mais aussi une forme de garantie politique en cas de nouvelles tensions avec la Turquie.

C’est dans ce contexte plus large que le parc national marin de Fethiye-Kaş prend tout son sens. Alors que la Grèce et la République de Chypre cherchent à traduire leur propre vision des juridictions maritimes en réalités concrètes à travers des infrastructures stratégiques, la Turquie fait de même à travers sa planification de l’espace maritime, ses zones de protection et, désormais, ses parcs nationaux marins.

La compétition ne se limite d’ailleurs plus au projet d’interconnexion électrique. À la fin du mois de juillet, l’italien Eni et le français TotalEnergies ont pris la décision finale d’investissement pour le développement du gisement gazier Cronos, situé dans le bloc 6 attribué par la République de Chypre. La Turquie conteste depuis longtemps ce qu’elle considère comme l’octroi unilatéral de licences d’exploration et d’exploitation d’hydrocarbures par la partie chypriote grecque. Câbles électriques sous-marins, projets gaziers, financements européens et investissements français tendent ainsi à se concentrer dans un même espace stratégique en Méditerranée orientale.

Cette évolution renforce l’importance de la doctrine de la « Patrie bleue » pour la Turquie. Il ne s’agit plus seulement de savoir où devrait passer la frontière maritime entre la Turquie et la Grèce. La question est désormais de savoir si des infrastructures énergétiques et stratégiques mises en place avant même le règlement de ces différends peuvent progressivement créer un ordre de fait qui deviendrait ensuite difficile à remettre en cause.

La prochaine étape décisive pourrait être l’adoption de la future loi turque sur les zones de juridiction maritime, souvent qualifiée dans le débat public de « loi sur la Patrie bleue ». Le projet vise à rassembler dans un cadre juridique plus cohérent les eaux territoriales, le plateau continental, la zone économique exclusive et les autres espaces maritimes relevant de la Turquie. Le fait que le texte aborde également les câbles sous-marins, la recherche scientifique et les activités énergétiques l’inscrit directement dans les rivalités actuelles en Méditerranée orientale.

Selon plusieurs sources médiatiques, les travaux législatifs ont été repoussés à l’automne en raison du calendrier parlementaire, tandis que la presse grecque suit avec attention le mois d’octobre, considéré comme une possible échéance importante.

Pris dans leur ensemble, ces développements dessinent une trajectoire stratégique claire. La Grèce a créé ses propres parcs marins et publié sa carte de planification de l’espace maritime. La Turquie a répondu par sa propre carte, identifié des zones de protection marine et leur accorde désormais le statut de parcs nationaux. Dans le même temps, l’interconnexion électrique entre la Grèce et la République de Chypre connaît un nouvel élan grâce à des capitaux français, tandis que les projets gaziers au large de Chypre se rapprochent de la phase de production. De son côté, la Turquie prépare un cadre législatif plus large destiné à consolider sa politique en matière de juridictions maritimes.

La « Patrie bleue » dépasse ainsi progressivement le stade de la carte ou de la doctrine politique. Ankara étaye désormais ses positions maritimes par la planification, la réglementation environnementale, la pratique administrative et, potentiellement, un cadre juridique plus complet. C’est là que réside la véritable portée du parc national marin de Fethiye-Kaş : la Turquie ne se contente plus d’affirmer qu’elle possède des droits en Méditerranée orientale ; elle cherche désormais à donner à ces revendications une réalité concrète à travers l’exercice de l’autorité de l’État.

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