« L'Occident n'est plus le seul centre de puissance ; il n'est que l'un des pôles »

« L'Occident n'est plus le seul centre de puissance ; il n'est que l'un des pôles »

Multipolarra  •  03.10.2025
« L'Occident n'est plus le seul centre de puissance ; il n'est que l'un des pôles »

Le 3 octobre 2025, j’ai répondu aux questions de Multipolarra, site d’analyse francophone :

Multipolarra : Pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ? Qui êtes-vous, quel est votre parcours et quel sujet vous occupe le plus en ce moment ?

Je suis Öznur Sirene, spécialiste de la Turquie et des relations internationales. Après avoir été diplômée d’un lycée français d’Istanbul, j’ai poursuivi mes études à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), où j’ai achevé en 2009 mon master en relations internationales.

Après diverses expériences dans la diplomatie, j’ai choisi la voie des médias afin de porter les questions géopolitiques vers un public plus large.

Aujourd’hui, je poursuis mon travail à la croisée des médias traditionnels et des plateformes numériques, en m’adressant à une communauté internationale. Mon objectif est de décrypter les dynamiques du monde multipolaire en construction — et notamment d’examiner le rôle croissant de la Turquie sur la scène internationale.

Mes travaux se concentrent actuellement sur le Moyen-Orient et sur la question de Gaza, qui expose de façon saisissante les fractures de l’ordre mondial actuel.

Multipolarra : Notre constat est que la Turquie est souvent mal connue et mal comprise en Occident. Pouvez-vous expliquer sa position géopolitique actuelle ?

En effet, la Turquie est le plus souvent présentée de manière réductrice ou partiale dans les médias occidentaux. Cette perception biaisée tient à la fois à une connaissance insuffisante de ses dynamiques internes et à des rivalités qui se jouent parfois à mots couverts. Or la Turquie, par sa position géographique unique au carrefour de l’Asie et de l’Europe, est un acteur clé sur les dossiers de l’énergie, des migrations et de la sécurité.

Concrétisons par quelques exemples. D’abord le dossier syrien. La Turquie est devenue le pays accueillant le plus grand nombre de réfugiés syriens. Cette diplomatie humanitaire a eu des conséquences profondes tant pour la stabilité du Moyen-Orient que pour les équilibres européens. Autre exemple, la guerre d’Ukraine. Cette crise a mis en lumière la position de hub énergétique de la Turquie : aujourd’hui, TurkStream demeure la principale voie d’acheminement du gaz russe vers l’Europe.

Avec des voisins complexes et des rivalités intenses avec l’Occident, la Turquie a choisi une voie qui lui est propre : « être à toutes les tables ». Autrement dit, Ankara agit selon le principe d’autonomie stratégique dans un système international en mutation. Membre de l’OTAN, membre fondateur de l’Organisation des États turciques, candidate officielle à l’UE — tout en renforçant ses programmes de défense nationaux, ses corridors énergétiques et ses alliances régionales.

Elle n’est plus simplement l’exécutante des décisions occidentales ; c’est une puissance d’équilibre capable de dialoguer d’égal à égal avec Washington, Moscou, Pékin ou Bruxelles. Par sa force militaire, elle est une source de stabilité régionale ; par son rôle diplomatique, une médiatrice incontournable. Elle a d’ailleurs joué un rôle important dans la normalisation entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie après la guerre du Karabakh, et elle demeure la médiatrice la plus efficace entre la Russie et l’Ukraine.

Multipolarra : La Turquie tient depuis longtemps des propos durs à l’égard d’Israël. Elle a récemment fermé son espace aérien aux avions israéliens, et des appels à suspendre l’adhésion d’Israël à l’ONU ont été lancés au Parlement. Est-ce le signe d’un durcissement de la stratégie d’Ankara ?

Il ne s’agit pas d’un durcissement soudain, mais au contraire d’une continuité cohérente. L’attachement de la Turquie à la cause palestinienne ne date pas d’hier. La Palestine est restée près de quatre siècles sous administration ottomane ; et la Turquie, héritière de cet empire, continue de porter ce sentiment de responsabilité historique.

L’un des tournants de ce lien fut la fameuse sortie « One Minute » du président Erdoğan à Davos, où il avait sévèrement condamné les attaques israéliennes. Quelques années plus tard, en 2010, la crise du navire humanitaire Mavi Marmara, attaqué par l’armée israélienne dans les eaux internationales, marqua une autre rupture dans les relations turco-israéliennes.

Malgré ce lourd passé, au lendemain des événements du 7 octobre, Erdoğan a d’abord employé un langage plus mesuré ; il a cherché à préserver l’équilibre entre les parties, allant jusqu’à proposer une médiation pour apaiser les tensions. Mais face aux représailles totalement disproportionnées d’Israël et au « deux poids, deux mesures » des pays occidentaux, Ankara a adopté une position de plus en plus ferme.

Aujourd’hui, la Turquie est passée des paroles aux actes : suspension des relations commerciales directes, fermeture de l’espace aérien aux avions israéliens, interdiction des navires battant pavillon israélien dans les ports turcs, et démarches pour faire juger Israël devant les juridictions internationales. Ces mesures reflètent à la fois la pression de l’opinion publique turque et la réponse d’Ankara à la violation flagrante du droit international.

Par cette attitude, la Turquie envoie un message clair : l’ère des crimes commis en toute impunité est révolue. Et Erdoğan, avec sa formule souvent répétée « Le monde est plus grand que cinq », s’impose comme l’un des plus puissants défenseurs de la cause palestinienne, qualifiant ouvertement de « génocide » ce qui se passe à Gaza.

Multipolarra : L’objectif de Multipolarra est de faire connaître à un public occidental « le point de vue de l’autre » et des sujets peu abordés ou mal rapportés en Occident. Selon vous, quels développements l’opinion publique occidentale devrait-elle suivre de près dans la période à venir ?

Si l’opinion publique occidentale veut réellement comprendre la recomposition de l’ordre mondial, elle devrait suivre en particulier quelques phénomènes :

L’ascension technologique et militaire de la Turquie : Depuis vingt ans, Ankara a fait de l’autonomie stratégique sa priorité, et les résultats sont là : des drones armés exportés sur tous les continents, des programmes d’avions de combat, des motorisations nationales, des satellites et des corridors énergétiques reliant l’Asie à l’Europe et au Moyen-Orient… Ces développements redéfinissent les équilibres régionaux et font de la Turquie un acteur clé tant dans les conflits que dans les négociations de paix.

La solidarité croissante du Sud global : L’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine refusent désormais d’être les spectatrices passives d’un ordre centré sur l’Occident. À travers les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai ou de nouvelles alliances régionales, elles réclament la place qui leur revient à la table. Cela exprime une profonde exigence de rééquilibrage, qui rejette la hiérarchie héritée de l’époque coloniale.

La question palestinienne : Ce n’est pas seulement un différend régional, c’est une ligne de faille mondiale. La justice internationale bafouée, le droit et le double standard de l’Occident y deviennent visibles avec la plus grande netteté. Ce qui se passe à Gaza dépasse les frontières israélo-palestiniennes : c’est le symbole du clivage mondial entre ceux qui veulent une application universelle des règles et ceux qui admettent des exceptions selon leurs intérêts.

L’émergence d’un monde véritablement multipolaire : L’Occident n’est plus le seul centre de puissance ; il n’est que l’un des pôles. Cela exige une révolution mentale pour les sociétés occidentales : accepter que les États-Unis et l’Europe ne peuvent plus fixer seuls l’agenda international. Nous sommes à une époque où la puissance se disperse, où de nouvelles voix s’élèvent et où de nouvelles perspectives apparaissent : d’Istanbul à Moscou, de Pékin à Brasília et Johannesburg.

Source : Multipolarra

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