Les relations entre la Turquie et la Somalie remontent aux périodes les plus puissantes de l’Empire ottoman. Les liens entre l’État ottoman et la Somalie commencèrent en 1517, après la chute du sultanat mamelouk, et se poursuivirent pendant près de quatre siècles. Dès le premier quart du XVIe siècle, les Ottomans s’implantèrent dans la région et se positionnèrent comme une force de blocage face aux ambitions coloniales européennes.
L’intérêt ottoman pour la Somalie s’expliquait par plusieurs facteurs : la maîtrise du golfe d’Aden et du détroit de Bab el-Mandeb, le rôle de la région dans les routes des épices et du commerce, sa position à l’entrée de la mer Rouge et, par conséquent, son importance pour la sécurité des Lieux saints. Zeila fut intégrée aux territoires ottomans en 1559 par Özdemir Pacha et devint un centre de sandjak au sein de la province d’Abyssinie fondée par Osman Pacha. Le nord de la Somalie, qui comprenait Zeila, Berbera, Bulhar et d’autres villes côtières, resta une partie de l’État ottoman jusqu’à ses dernières périodes ; cette domination ne prit fin qu’en 1916.
Aujourd’hui, la Somalie apparaît souvent sur la carte du monde à travers les images de famine, de guerre civile ou de piraterie. Pourtant, ces terres situées à l’extrémité de la Corne de l’Afrique conservent, aujourd’hui comme à l’époque ottomane, la même valeur stratégique. À la jonction du golfe d’Aden et du détroit de Bab el-Mandeb, la Turquie revient sur scène cinq siècles plus tard.
La plus grande base turque à l’étranger et l’importance stratégique du golfe d’Aden
Entrée en service en 2017, la base militaire d’entraînement TÜRKSOM est la plus grande base militaire de la Turquie à l’étranger. Elle n’est pas seulement un centre de formation ; elle constitue aussi un point d’ancrage stratégique. Les unités qui forment l’ossature de l’armée somalienne, en particulier les commandos Gorgor, sont entraînées à TÜRKSOM.

Avec l’accord-cadre de coopération en matière de défense et d’économie signé en 2024 pour une durée de dix ans, la sécurité des eaux territoriales somaliennes a également été confiée à la marine turque.
Le rôle assumé par la Turquie se fait aussi sentir dans le ciel somalien. Après des informations faisant état du déploiement de F-16 en Somalie, le ministère turc de la Défense a annoncé que le commandement des éléments aériens en Somalie avait été renforcé par de nouvelles affectations. Le ministre somalien de la Justice a, lui aussi, déclaré accueillir favorablement la présence d’avions de combat turcs dans l’espace aérien du pays.
Pourquoi la Somalie ? La réponse principale est la même hier comme aujourd’hui : la géographie. Cette route donnant accès au détroit de Bab el-Mandeb constitue un maillon stratégique du commerce entre l’Asie et l’Europe. Elle concentre environ 12 % du commerce mondial, soit près de 5 000 milliards de dollars. Au XVIe siècle, les Ottomans étaient venus dans cette région pour protéger les routes des épices ; aujourd’hui, la Turquie y revient pour peser sur le contrôle du commerce maritime. Autrement dit, de l’histoire à nos jours, la stratégie n’a pas changé ; seuls les moyens ont changé.
Çağrı Bey et l’anatomie du pari pétrolier
La présence turque en Somalie ne se limite pas à la défense.
Le navire turc de forage en eaux profondes Çağrı Bey est arrivé à Mogadiscio en avril 2026 après un voyage de 53 jours et a commencé ses opérations de forage dans le puits Curad-1, au large de la Somalie. Il s’agit du premier forage en eaux profondes réalisé par la Turquie en dehors de ses propres eaux territoriales. Selon des rapports du gouvernement américain, la Somalie disposerait d’un potentiel de près de 30 milliards de barils de réserves de pétrole et de gaz naturel.

Selon l’accord conclu entre les deux pays, la Turquie contribuera au développement des ressources maritimes somaliennes et à l’exploitation du pétrole en échange de la protection des eaux territoriales de la Somalie pendant dix ans.
Autrement dit, la sécurité et l’énergie sont pensées comme deux axes qui se renforcent mutuellement. Pour la Turquie, structurellement dépendante des importations d’énergie, cette équation signifie à la fois contrôler les voies maritimes et exploiter les ressources qui se trouvent sous ces mêmes voies.
À l’époque ottomane, la sécurité des routes des épices et du commerce constituait une priorité stratégique. Aujourd’hui, la sécurité énergétique revêt une importance tout aussi centrale. Les siècles ont changé, mais la valeur de cette porte ouverte sur l’océan Indien, elle, n’a pas changé.
Base spatiale et essais de missiles : l’avantage équatorial de la Somalie
Après l’énergie et la défense, une troisième dimension est entrée en jeu. En décembre 2025, lors d’une conférence de presse organisée à Istanbul avec son homologue somalien, le président Erdoğan a annoncé le début de la construction d’une base spatiale en Somalie. Le ministère turc de la Défense a qualifié cette installation de « spatioport et zone de tirs d’essai ».
La position de la Somalie, proche de l’équateur, offre un avantage crucial pour les travaux liés aux fusées à longue portée et aux activités spatiales. Comme la vitesse de rotation de la Terre atteint son niveau le plus élevé dans la zone équatoriale, les lancements effectués vers l’est depuis cette région procurent une vitesse supplémentaire aux systèmes de fusées. La consommation de carburant diminue, tandis que la capacité d’emport augmente. Comme la France avec la Guyane française, la Russie avec Baïkonour au Kazakhstan, ou encore l’Italie avec ses installations au Kenya, la Turquie choisit la Somalie par nécessité géographique.
Selon Bloomberg, qui s’appuie sur des sources informées, le premier tir d’essai du YILDIRIMHAN devrait avoir lieu au plus tôt à la fin de l’année 2026 depuis cette base spatiale en Somalie, en direction de l’océan Indien. Pour un pays souhaitant entrer dans le club des missiles balistiques intercontinentaux, utiliser le territoire d’un autre État comme zone de test n’a rien d’inédit. Mais ce choix révèle une fois de plus le poids stratégique que la Somalie représente pour la Turquie.
L’échiquier d’Ankara dans la Corne de l’Afrique : Israël, l’Éthiopie et le Somaliland
L’évolution qui a ajouté la dimension géopolitique la plus frappante à ce tableau s’est produite en décembre 2025. Israël a reconnu comme État indépendant le Somaliland, qui avait proclamé unilatéralement sa séparation de la Somalie, devenant ainsi le premier pays à reconnaître cette entité.
Pour comprendre l’arrière-plan de cette décision, il faut revenir un peu en arrière. En 2024, l’Éthiopie, à la recherche d’un accès à la mer, a signé avec le Somaliland un mémorandum incluant une forme de reconnaissance. Cette initiative a provoqué une vive réaction à Mogadiscio et a conduit les deux pays au bord de la guerre. C’est Erdoğan qui a mis fin à la crise. Lors des pourparlers tenus à Ankara le 11 décembre 2024, l’intégrité territoriale de la Somalie a été réaffirmée ; il a été convenu que la demande éthiopienne d’accès à la mer serait abordée à travers des modèles de coopération mutuellement bénéfiques.
La reconnaissance du Somaliland par Israël a directement visé cet équilibre fragile et a eu pour effet indirect de saboter le processus d’Ankara mené sous médiation turque entre la Somalie et l’Éthiopie. La réaction d’Ankara a été ferme : le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères a qualifié cette décision d’Israël de « nouvel exemple des actes illégaux du gouvernement Netanyahu visant à créer de l’instabilité aux niveaux régional et mondial ».
Lorsque l’on regarde l’ensemble du tableau, une conclusion s’impose : plus la Turquie s’enracine en Somalie, plus Israël s’en inquiète. D’ailleurs, dans une tribune publiée dans Israel Hayom, l’analyste israélien Shay Gal a replacé les infrastructures spatiales et balistiques de la Turquie en Somalie dans un cadre plus large, affirmant qu’Ankara développait une capacité de seuil nucléaire. Même si cette analyse reste spéculative, elle révèle l’ampleur des inquiétudes à Tel-Aviv.
Un détail intéressant mérite d’être rappelé : à l’époque ottomane, face à l’empire colonial portugais qui cherchait à dominer les côtes somaliennes, les populations locales organisant la résistance dans la région déclaraient : « Partez d’ici ! Nous sommes liés au sultan d’Istanbul, au calife. » Aujourd’hui, face à la manœuvre israélienne autour du Somaliland, c’est encore Ankara qui se tient aux côtés de Mogadiscio. En somme, même si les acteurs ont changé, le rôle de la Turquie dans cette géographie demeure le même.
En définitive, la Somalie occupe plusieurs fonctions dans la stratégie globale de la Turquie : sa plus grande base militaire à l’étranger, son premier champ de forage en eaux profondes, son premier spatioport, son corridor d’essais balistiques et le centre stratégique de son ouverture africaine. Le parcours commencé en 2011 avec l’aide humanitaire s’est aujourd’hui transformé en une stratégie de puissance à plusieurs dimensions. Mais dans une perspective plus large, cette histoire a en réalité commencé en 1559. Depuis le jour où les Ottomans ont pris pied à Zeila, une seule chose n’a pas changé : la valeur stratégique de cet axe qui relie Mogadiscio à l’océan Indien.