L’intelligence artificielle est entrée dans nos vies avec de grandes promesses : faciliter notre travail, contribuer à guérir des maladies et rendre le savoir accessible à tous. Aujourd’hui, cette même technologie sert aussi à surveiller des individus, à manipuler l’opinion et à développer des armes. Il ne s’agit plus seulement de scénarios de science-fiction, mais de pratiques que les entreprises d’IA décrivent elles-mêmes dans leurs rapports et cherchent à empêcher.
Le rapport de 154 pages publié par Anthropic en septembre 2026 donne la mesure du danger. L’entreprise qui développe Claude y présente des activités auxquelles elle affirme avoir mis un terme entre décembre 2025 et août 2026 : cyberattaques, propagande politique, surveillance et tentatives de développement d’armes.
L’un des cas les plus frappants concerne le Yémen. Selon Anthropic, des utilisateurs ont sollicité Claude pour développer des logiciels destinés à des roquettes guidées. Le rapport mentionne également un essai sur le terrain qui s’est soldé par un échec. Dans un autre cas, en Russie, des utilisateurs ont travaillé sur des logiciels permettant de coordonner les déplacements de plusieurs drones.
Le rapport fait aussi état de recherches dont les applications possibles dans le domaine des armes biologiques suscitent des inquiétudes. D’après l’entreprise, certains utilisateurs ont demandé l’aide de Claude pour des travaux susceptibles de rendre des virus plus dangereux. Aucun élément présenté ne permet toutefois d’affirmer que ces démarches ont abouti à la production d’une arme biologique.
Le danger tient à la simplification de tâches qui exigent des compétences spécialisées : recherche, calculs ou développement de logiciels. Lorsque le temps nécessaire pour faire avancer un projet diminue, des groupes disposant de peu d’experts peuvent multiplier les essais. Toutes leurs tentatives n’ont pas besoin d’aboutir pour que la menace s’aggrave. Offrir davantage de possibilités d’action à ceux qui cherchent à nuire constitue déjà un problème de sécurité majeur.
L’IA facilite la répression et la manipulation
Les exemples de surveillance sont tout aussi préoccupants. Selon Anthropic, des utilisateurs en Iran, que l’entreprise estime liés aux services de sécurité, ont eu recours à Claude pour des systèmes regroupant l’identité, les convictions et les comptes de réseaux sociaux de différentes personnes. Au Mali, Claude a servi au développement d’un système capable de constituer des dossiers sur des individus à partir de leur numéro de téléphone. Le dispositif vérifiant l’existence d’une autorisation judiciaire avant la création d’un dossier a également été supprimé.
La généralisation de tels systèmes pourrait rendre le fichage plus rapide et plus étendu. Une publication, un appel téléphonique ou une adhésion peuvent sembler anodins lorsqu’on les considère séparément. Leur rapprochement peut pourtant révéler des détails intimes de la vie d’une personne. Et lorsqu’un système établit un lien erroné, c’est l’individu devenu suspect qui en subit les conséquences. Les échanges d’un journaliste avec ses sources, les opinions politiques d’un citoyen ou les croyances d’une communauté peuvent ainsi servir de prétexte à la répression, dès lors que ceux qui recueillent ces informations échappent à tout contrôle réel.
Les tentatives de manipulation de l’opinion posent un problème comparable. Le rapport décrit un réseau de faux médias ayant publié au moins 8 913 articles dans une vingtaine de langues. Il précise toutefois que leur audience réelle est restée limitée. Produire une masse de contenus ne signifie pas réussir à convaincre le public.
Reste que, lorsque le mensonge coûte moins cher à fabriquer, la vérité devient plus coûteuse à établir. Une affirmation peut circuler en quelques minutes dans plusieurs langues, alors que sa vérification exige parfois des heures de recherche. Le temps qu’un journaliste réunisse les documents, les témoignages et les sources nécessaires, des dizaines de nouvelles versions du même mensonge peuvent déjà avoir été diffusées.
Le risque le plus profond serait de voir le public finir par ne plus croire à rien. Des images authentiques d’une attaque, des preuves de corruption ou le témoignage d’une victime pourraient être écartés d’une simple phrase : « Cela a peut-être été généré par l’IA. » Un tel climat profite aussi bien à ceux qui propagent des mensonges qu’à ceux qui cherchent à dissimuler leurs actes.
Le rapport d’Anthropic doit lui aussi être lu avec un regard critique. L’entreprise révèle des usages dangereux de son produit, tout en cherchant à montrer qu’elle prend des mesures pour les empêcher. Ses affirmations méritent donc d’être examinées. Repérer une tentative ne prouve pas que le préjudice a été évité. Fermer un compte n’empêche pas nécessairement son utilisateur de revenir sous une autre identité. Des experts indépendants doivent également pouvoir évaluer l’efficacité des protections mises en place.
Appeler les citoyens à la vigilance ne suffit pas. Personne ne peut enquêter seul sur chaque message, chaque article ou chaque image qui lui parvient. Les entreprises d’IA doivent expliquer clairement ce qu’elles font pour prévenir les abus. Les États doivent les contrôler et protéger les droits des personnes. Mais la sécurité ne doit pas devenir le prétexte à une surveillance généralisée de la vie privée.
Les capacités croissantes de l’IA suscitent l’enthousiasme. Encore faut-il se demander ce qu’elles permettent à un escroc, à un agresseur ou à un pouvoir décidé à faire taire ses opposants. Nul besoin d’attendre que les machines se retournent contre l’humanité pour prendre le danger au sérieux. Il suffit qu’elles permettent aux humains de se nuire plus facilement.
Lorsqu’une vie sera brisée, que des données privées seront volées ou qu’un innocent sera accusé d’un crime, « C’est l’IA qui l’a fait » ne devra servir d’excuse à personne. L’intelligence artificielle n’a peut-être pas de conscience. Ceux qui la développent, l’utilisent et sont chargés de la contrôler ont, eux, des comptes à rendre.