Lors du sommet de l’OTAN organisé à Ankara, le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé que neuf pays soutenaient la création de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience. Outre le Canada, la liste comprenait la Turquie, l’Albanie, la Belgique, la Grèce, la Lettonie, le Luxembourg, la Roumanie et l’Ukraine. La déclaration commune a également officiellement entériné l’intention de ces pays de créer une nouvelle institution financière multilatérale.
Malgré cela, Ankara a envoyé des signaux plus prudents dans la foulée du sommet. Des sources turques du secteur de la défense ont indiqué que la participation de la Turquie à la banque ne faisait pas encore l’objet d’un engagement définitif et que l’évaluation se poursuivait au sein des institutions concernées. Quelques jours plus tard, un responsable turc a toutefois annoncé que la décision d’Ankara de devenir membre fondateur avait été officiellement transmise aux autorités canadiennes.
Cette brève hésitation peut, à première vue, donner l’impression d’un changement de cap. Mais la question ne se résumait pas à un simple choix entre « participer » ou « ne pas participer ». Une interrogation plus fondamentale se posait à Ankara : la Turquie devait-elle rester à l’écart de la nouvelle architecture occidentale du financement de la défense, ou bien prendre place à la table au moment même où les règles sont encore en train d’être écrites ?
La nouvelle banque de la défense vise à transformer la décision occidentale de se réarmer en capacité de production
La Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience n’est pas conçue comme un établissement financier ordinaire collectant des dépôts à la manière des banques commerciales. L’objectif est de mettre en place une structure multilatérale comparable à la Banque mondiale ou aux banques régionales de développement, mais spécifiquement tournée vers les investissements dans la défense et la sécurité.
L’objectif central de la banque est de permettre aux pays alliés d’accéder à des financements de plus long terme et à moindre coût pour leurs projets de défense. Selon les autorités canadiennes, l’institution devra mobiliser les capitaux privés grâce à des garanties publiques afin d’accroître la production de défense, de renforcer les chaînes d’approvisionnement et de soutenir tout particulièrement les petites et moyennes entreprises qui peinent à accéder au financement.
Dans le modèle envisagé, les apports en capital et les garanties fournis par les États membres permettront à la banque d’emprunter sur les marchés internationaux à des taux plus avantageux. Elle pourra ainsi octroyer des crédits à des conditions favorables aux États, aux entreprises de défense et aux projets conjoints. La capacité de financement visée pourrait atteindre 100 milliards de livres sterling, soit environ 134 milliards de dollars. Ce chiffre ne correspond pas à l’argent que les membres injecteraient directement dans la banque, mais à la capacité financière globale que l’institution chercherait à constituer grâce à une notation de crédit élevée.
L’apparition de cette banque est directement liée à la décision des pays de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses de défense. Ces dernières années, la hausse des budgets militaires sur le plan politique ne s’est pas traduite au même rythme en capacités de production. L’extension des usines de munitions, le renforcement des systèmes de défense aérienne, la création de nouveaux chantiers navals et la montée en puissance des petits fournisseurs exigent des volumes de capitaux considérables.
Or, les banques traditionnelles se montrent souvent réticentes à financer le secteur de la défense, en raison des risques politiques, éthiques et réputationnels qu’il implique. La nouvelle institution entend précisément combler ce vide. Elle ne facilitera pas seulement les achats d’armes par les États ; elle cherchera aussi à financer toute une chaîne de production allant des avions de combat et des drones jusqu’aux systèmes de missiles et aux infrastructures de cybersécurité.
C’est pourquoi il serait réducteur de considérer cette initiative comme une simple « nouvelle banque pour les pays de l’OTAN ». Elle se prépare à devenir l’un des instruments permettant de transformer la décision occidentale de se réarmer en capacités économiques et industrielles concrètes.
Par ailleurs, même si elle est parfois qualifiée de « banque de l’OTAN », la structure n’est pas directement rattachée à l’Alliance. Il s’agit d’une institution financière internationale distincte, créée sous l’impulsion du Canada entre des pays partageant des préoccupations sécuritaires similaires. Cette distinction revêt une importance particulière pour la Turquie. N’étant pas membre de l’Union européenne, Ankara n’a qu’un accès limité à certains mécanismes européens de défense, alors que cette nouvelle structure lui permet de devenir partenaire fondateur.
La Turquie veut participer aux décisions sur le financement de la défense avant que d’autres n’en fixent seules les règles
Plusieurs raisons peuvent expliquer la prudence initiale de la Turquie. Aucune n’ayant été officiellement détaillée, il n’est pas possible de parler avec certitude d’un marchandage précis ou d’une concession particulière. Néanmoins, la logique institutionnelle et stratégique de cette décision fait ressortir quelques hypothèses solides.
La première question pouvait concerner les obligations financières. Le statut de membre fondateur ne se limitera pas à un simple soutien politique de principe. Il impliquera de définir les contributions en capital des pays, les garanties qu’ils accorderont, les risques qu’ils assumeront ainsi que les droits de vote dont ils disposeront. Des institutions comme le ministère du Trésor et des Finances, le ministère de la Défense nationale, le ministère des Affaires étrangères et la Présidence des industries de défense devaient donc examiner ces paramètres en détail. La prudence temporaire d’Ankara peut ainsi être interprétée non comme un refus de principe, mais comme la volonté d’évaluer d’abord les conditions finales.
La deuxième question pouvait porter sur la mesure dans laquelle les entreprises turques de défense pourraient bénéficier des facilités offertes par la banque. Pour Ankara, l’adhésion n’aurait de sens que si les financements étaient effectivement ouverts aux producteurs turcs, aux projets conjoints et aux chaînes d’approvisionnement centrées sur la Turquie. On voit mal Ankara accepter une structure à laquelle elle apporterait capital et garanties, tout en voyant ses propres entreprises exclues pour des raisons politiques.
Mais on peut penser que la raison la plus déterminante ayant poussé la Turquie vers le statut de membre fondateur tient au coût d’une mise à l’écart.
Dans toute nouvelle institution internationale, la phase la plus cruciale est celle de la fondation. C’est à ce moment-là que se définissent la gouvernance, la répartition des voix, les conditions de crédit, les secteurs prioritaires et les entreprises susceptibles d’être soutenues. Si la Turquie avait rejoint la structure plus tard, elle aurait pu se retrouver contrainte de se conformer à des règles écrites par d’autres. Le statut de membre fondateur lui offre, au contraire, la possibilité d’influer sur le système de l’intérieur.
À cet égard, la présence de la Grèce parmi les premiers membres attire l’attention. Un mécanisme de financement de la défense auquel Athènes aurait participé dès l’origine, alors qu’Ankara serait restée à l’écart, aurait pu poser problème à la Turquie, tant sur le plan économique que politique. Il n’existe aucune déclaration officielle indiquant que l’adhésion de la Grèce a directement influencé la décision turque. Mais l’idée qu’Ankara n’ait pas voulu laisser à son rival régional un espace où il pourrait contribuer seul à façonner les premières règles de la nouvelle institution demeure une hypothèse forte.
Une autre dimension de cette décision concerne l’accès au marché européen de la défense. La Turquie n’étant pas membre de l’Union européenne, elle n’est pas admise comme partenaire à part entière dans certains fonds de défense mis en place par Bruxelles. Alors même que les pays européens s’intéressent de plus en plus aux munitions turques, aux drones, aux véhicules blindés et aux systèmes électroniques produits par Ankara, ils continuent parallèlement à l’écarter des mécanismes de décision.
La banque portée par le Canada pourrait offrir un canal permettant de contourner partiellement cette contradiction. N’étant pas liée à l’Union européenne, cette structure permet à la Turquie d’entrer dans le système occidental de financement de la défense indépendamment des débats politiques liés à l’adhésion à l’UE. Ankara gagne ainsi la possibilité d’aborder les opportunités économiques générées par les besoins sécuritaires de l’Europe non plus seulement comme exportateur, mais aussi comme partenaire fondateur.
Pour l’industrie turque de défense, le principal goulet d’étranglement ne réside plus tant dans le développement des produits que dans la capacité à atteindre un niveau de production suffisant pour honorer à temps les grandes commandes. Autour des grands groupes gravitent des centaines de petits fournisseurs qui ont besoin de nouvelles machines, de nouvelles installations et de capitaux d’exploitation. Si la banque fonctionne comme prévu, elle pourrait ouvrir de nouvelles possibilités de financement à ces entreprises.
C’est ici qu’apparaît la thèse centrale expliquant le choix d’Ankara : la Turquie ne cherche pas simplement une nouvelle source de crédit. Elle veut être présente à la table où se décident l’orientation des capitaux, les projets prioritaires et les entreprises qui bénéficieront des flux financiers dans la nouvelle phase de réarmement occidental.
Dans cette perspective, ce changement de position peut être vu non comme un recul, mais comme un ajustement stratégique. Ankara a d’abord pesé les conditions financières et juridiques de l’adhésion, avant de conclure qu’il était plus risqué de rester en dehors que d’être à l’intérieur.
Le statut de membre fondateur de la Turquie ne garantit pas, à lui seul, le succès de la banque. L’absence, dans un premier temps, des grandes économies du G7 en dehors du Canada nourrit des interrogations sur la solidité du capital mobilisable. Le fait que le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Finlande et la Pologne travaillent parallèlement sur un autre mécanisme de financement de la défense montre également qu’aucun modèle unique et pleinement consensuel n’a encore émergé au sein du bloc occidental.
La véritable question commence maintenant : quel montant de capital la Turquie apportera-t-elle ? De combien de voix disposera-t-elle ? Les entreprises turques auront-elles accès aux crédits dans des conditions équitables ? Les financements conjoints déboucheront-ils sur des projets de coproduction et d’exportation ?
La réponse à ces interrogations déterminera si cette adhésion restera un succès diplomatique surtout symbolique, ou si elle deviendra un véritable levier d’accélération pour l’industrie turque de défense.
Mais cette initiative signale déjà une transformation plus large : dans les rivalités militaires de demain, ne compteront pas seulement les pays capables de produire les armes les plus avancées, mais aussi ceux qui sont en mesure d’en financer la production. Après les progrès enregistrés dans les technologies de défense ces dernières années, la Turquie cherche désormais à convertir cet acquis en influence financière et institutionnelle.