Turquie-UE : des chemins et des destins qui se croisent

Turquie-UE : des chemins et des destins qui se croisent

Gerçek Hayat  •  12.08.2022
Turquie-UE : des chemins et des destins qui se croisent

Tant par les millions de citoyens d’origine turque vivant dans les pays de l’Union européenne (UE) que par son importance croissante dans les domaines de la défense, des migrations, de la sécurité et de l’énergie, la Turquie a depuis longtemps cessé d’être un pays que l’UE peut laisser en réserve. Inquiète du rapprochement avec la Russie et la Chine d’une Turquie encore renforcée par la guerre d’Ukraine, l’UE devrait renoncer à la stratégie de « la carotte et du bâton » qu’elle lui applique depuis de longues années et proposer à Ankara une feuille de route plus claire sur le cours des relations bilatérales. Car les derniers développements géopolitiques le montrent : tous les chemins que prend l’UE mènent désormais à la Turquie.

On pourrait dire que l’histoire de la Turquie et de l’UE est une histoire d’amour et de haine. Des pays à la fois admiratifs et rivaux, incapables de décider comment nommer leur relation, se sont retrouvés dans une impasse.

Les relations bilatérales, mises à mal surtout après la tentative de coup d’État de 2016, sont arrivées plusieurs fois au point de rupture. Lorsque le Parlement européen, avec son « rapport Turquie » de 2018, a appelé à « la suspension des négociations avec la Turquie », les relations se sont encore tendues.

Malgré tous les problèmes entre la Turquie et les pays de l’UE, le président Recep Tayyip Erdoğan a affirmé en 2020 que la Turquie n’avait pas encore renoncé à son aventure européenne : « Nous nous voyons nulle part ailleurs qu’en Europe. Nous envisageons de construire notre avenir avec l’UE. »

Autant que les paroles du président, les derniers développements géopolitiques mondiaux prouvent qu’autant la Turquie veut continuer avec l’UE, autant l’UE a besoin de la Turquie. En examinant les deux parties, on voit des chemins et des destins qui se croisent.

Plus de 5 millions de citoyens turcs vivent en Europe occidentale

L’un des facteurs fondamentaux qui lient aujourd’hui les destins des pays européens et de la Turquie est la puissante diaspora turque vivant en Europe. 

Selon les dernières données publiées par le ministère des Affaires étrangères, environ 6,5 millions de citoyens turcs vivent à l’étranger, dont 5,5 millions en Europe occidentale. 

Parmi les pays de l’UE, les pays d’Europe occidentale abritant les plus fortes populations turques sont, dans l’ordre, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, l’Autriche et la Belgique.

Pour répondre aux besoins de main-d’œuvre des pays européens durement touchés par la Seconde Guerre mondiale, la Turquie a signé des accords de main-d’œuvre avec l’Allemagne en 1961, avec l’Autriche, les Pays-Bas et la Belgique en 1964, avec la France en 1965 et avec la Suède en 1967.

Aujourd’hui, plus de 60 ans après la première migration turque vers l’Europe, les jeunes qui constituent la troisième génération dans les pays européens y sont très intégrés et assument des fonctions importantes dans tous les domaines de la vie économique, sociale, politique et culturelle. On attend également des citoyens d’origine turque, de plus en plus visibles politiquement en Europe, qu’ils constituent à l’avenir une force de lobbying puissante.

La puissance de défense de la Turquie ne cesse de croître

Bien entendu, l’influence de la Turquie sur les pays européens ne se limite pas aux citoyens d’origine turque qui y vivent. Même si le président français Emmanuel Macron a déclaré en 2019 que l’OTAN était « en état de mort cérébrale », la guerre Ukraine-Russie a de nouveau bouleversé tous les équilibres géopolitiques et mis en évidence l’importance de la Turquie.

La Turquie, qui possède la deuxième armée de l’OTAN en nombre de soldats, revêt aussi une importance géostratégique par sa maîtrise des Détroits. 

La Turquie a d’ailleurs tiré parti de cette importance en activant les articles de la convention de Montreux : appliquant ses clauses de « temps de guerre », elle a décidé de fermer les Détroits à la Russie et à l’Ukraine. Dans ces conditions, une Union européenne militairement faible ne peut ignorer une force de défense aussi importante que la Turquie.

D’autant que l’importance croissante de la Turquie dans le domaine de la défense ne se limite pas à son appartenance à l’OTAN. Ayant décidé de développer sa propre industrie de défense après les embargos sur les armes qu’elle a subis, la Turquie est aujourd’hui devenue l’un des pays cités en exemple dans ce domaine. 

Il y a quelques jours, le Wall Street Journal, basé aux États-Unis, a publié un vaste reportage intitulé « Les drones, les navires sans équipage et les robots tueurs ont fait de la Turquie une place forte de l’industrie de l’armement ».

Les éloges pour la technologie de drones armés que la Turquie a utilisée avec succès dans différentes régions comme la Syrie, la Libye ou le Haut-Karabakh ne viennent pas que des États-Unis. La presse française a maintes fois relayé ce succès. Pour donner un exemple, Le Figaro écrivait l’an dernier, dans un article intitulé « Une technologie au service de la politique étrangère turque », que « la Turquie est devenue en seulement 15 ans l’un des principaux producteurs mondiaux de drones armés ». De même, le journal La Croix estimait dans une analyse que « la Turquie s’affirme de plus en plus comme une puissance militaire productrice d’armes ».

La Turquie, pays incontournable pour l’UE en matière de sécurité et de migrations

Outre son importance croissante dans l’industrie de défense, il existe deux autres domaines où l’on peut considérer la Turquie comme incontournable pour l’UE : 

les migrations et la sécurité. Incapable de faire face aux flux migratoires accrus par la guerre civile syrienne qui durait depuis 2011, l’UE a signé le 18 mars 2016 un accord migratoire avec la Turquie.

Selon les données rapportées par Le Monde, après le 18 mars 2016, le nombre de réfugiés franchissant la frontière pour rejoindre les pays de l’UE a radicalement changé. Juste avant l’accord, on estimait à 3 500 le nombre de réfugiés tentant chaque jour de traverser la mer Égée vers les îles grecques. Après le 18 mars, ce chiffre est tombé à 40 par jour. Les chiffres annuels sont encore plus frappants : entre mars 2015 et mars 2016, 800 000 réfugiés ont tenté de passer en Grèce via la Turquie. Entre mars 2016 et mars 2017, ce chiffre est tombé à 26 000, puis à 11 000 en 2019.

Avec le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan et l’éclatement de la guerre d’Ukraine, la question migratoire est devenue un fardeau encore plus lourd sur les épaules de l’UE.

Un autre problème qui s’accroît au rythme des guerres, des conflits et des mouvements migratoires dans le monde est le terrorisme. La Turquie, seul pays à combattre au corps à corps en Syrie les organisations terroristes Daech et PKK/YPG, assure la sécurité des frontières des pays de l’UE autant que celle de son propre territoire.

La main de la Turquie se renforce à la table autant que sur le terrain

La Turquie consolide les succès obtenus directement sur le terrain dans différentes régions du monde — Syrie, Libye, Haut-Karabakh — par ses talents à la table, c’est-à-dire en diplomatie. Le rôle de médiation réussi qu’elle a notamment joué pendant la guerre Ukraine-Russie la place régulièrement en tête de l’agenda mondial.

 En mai, le ministre ukrainien des Affaires étrangères Dmytro Kuleba a déclaré que « le pays le plus performant dans la médiation est la Turquie ».

Grâce aux liens étroits qu’elle a noués avec les deux pays, la Turquie a signé un nouveau succès. Le 24 juillet, l’« accord sur les expéditions de céréales » depuis les ports ukrainiens a été signé à Istanbul entre la Turquie, la Russie, l’Ukraine et l’ONU. Dans le cadre de l’accord, l’exécution et le contrôle du plan seront assurés par un centre de coordination conjoint établi à Istanbul. La résolution par la Turquie d’une crise alimentaire qui concerne de près le monde entier a été accueillie « avec satisfaction » par l’Union européenne.

Tout en résolvant une à une les questions internationales, la Turquie gère aussi avec succès le processus de normalisation de ses relations avec l’Arménie, Israël et les pays du Golfe, avec lesquels elle était en froid.

Ce dégel des relations tendues accroît encore la puissance, l’influence et le poids de la Turquie dans la région.

En conclusion, pour toutes les raisons que j’ai énumérées, la Turquie n’est plus un pays auquel l’Union européenne peut facilement renoncer. Mais à mon sens, l’un des domaines les plus importants où la Turquie fera la différence pour l’UE dans la période à venir sera l’énergie. Il y a quelques jours, pour s’affranchir de sa dépendance envers la Russie, l’UE a signé un accord qui doublera en deux ans le gaz importé d’Azerbaïdjan, proche allié de la Turquie.

La Turquie, par sa position géographique, possède un potentiel de hub énergétique en tant que pays de transit et accorde la plus grande importance à sa politique énergétique. 

Rappelons que le gazoduc transanatolien (TANAP) achemine le gaz naturel azerbaïdjanais vers l’Europe via la Turquie. Selon certains experts, le gaz israélien qui pourrait être acheminé vers la Turquie pourrait être raccordé à la ligne TANAP par flux inversé. 

Autrement dit, en réparant aussi ses relations avec Israël, la Turquie vise à devenir dans un proche avenir un pays incontournable pour l’UE dans le domaine de l’énergie également. La saison hivernale nous montrera la justesse de ces prévisions.

Source : Gerçek Hayat

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