Alors qu’un nouvel axe de défense émerge au Moyen-Orient, l’absence du pays le plus peuplé du monde arabe interpelle. Avec son armée, le canal de Suez et sa position stratégique entre Méditerranée et mer Rouge, l’Égypte pourrait sembler un partenaire naturel pour une telle alliance. Pourtant, les réticences du Caire s’expliquent moins par ses capacités militaires que par ses dépendances politiques et économiques.
L’analyse de Samuel Forey publiée dans Le Monde éclaire cette contradiction. Les relations que l’Égypte entretient avec ses différents partenaires ne se renforcent pas toujours mutuellement. Lorsque leurs intérêts s’opposent, sa marge de manœuvre se réduit. La question n’est d’ailleurs pas seulement de savoir si Sissi souhaite rejoindre l’alliance : encore faut-il que ses membres considèrent l’Égypte comme un partenaire fiable.
Sissi recherche le soutien de ses partenaires, mais veut éviter de s’engager dans leurs conflits
L’évolution des relations entre la Turquie et l’Égypte illustre cette logique. La rupture provoquée par l’arrivée au pouvoir de Sissi à la faveur du coup d’État de 2013 s’est aggravée avec les désaccords sur la Libye et la Méditerranée orientale. En signant un accord de délimitation maritime avec la Grèce en 2020, l’Égypte a encore creusé le fossé avec Ankara.
Amorcée en 2021, la normalisation a progressé avec le rétablissement des relations au niveau des ambassadeurs en 2023, puis les visites présidentielles réciproques de 2024. Ce rapprochement diplomatique n’a toutefois pas entraîné une réorientation complète des choix régionaux du Caire. Tout en renouant avec la Turquie, l’Égypte a maintenu sa coopération énergétique et sécuritaire avec la Grèce et Chypre.
Entretenir plusieurs partenariats n’a rien de contradictoire en soi. Mais lorsque ces partenaires s’opposent entre eux, la perspective d’un engagement de défense mutuelle change la donne. Le rapprochement économique et diplomatique avec Ankara peut avancer sur la base d’intérêts communs. Intégrer une même architecture de sécurité suppose en revanche un accord bien plus profond sur la nature des menaces et sur la conduite à tenir en cas de crise.
Les relations avec les monarchies du Golfe posent un problème comparable. Le soutien saoudien compte pour Le Caire, mais les Émirats arabes unis figurent eux aussi parmi les principaux bailleurs de fonds du pouvoir égyptien. Lorsque les priorités régionales de Riyad et d’Abou Dhabi divergent, satisfaire les deux devient plus difficile. Sur des terrains de rivalité comme le Soudan, l’adhésion à une alliance de défense pourrait rendre intenable l’ambiguïté que Le Caire cherche à préserver.
Des informations de Middle East Eye, rapportées par Le Monde, éclairent l’autre versant de cette situation : Riyad nourrirait des réserves sur la contribution militaire de l’Égypte et sur la loyauté de Sissi. Si elles se confirment, ces informations invitent à ne pas interpréter l’absence égyptienne comme le seul résultat d’un choix souverain du Caire.
Les relations avec les États-Unis et la Chine soulèvent la même question. L’Égypte souhaite préserver ses liens militaires avec Washington tout en développant sa coopération économique et technologique avec Pékin. Mais à mesure que la rivalité entre grandes puissances se durcit, cet exercice d’équilibre devient plus coûteux. La diversification des partenariats offre des options à Sissi, tout en exposant son pays à des pressions venues de plusieurs côtés.
La distance prise à l’égard de l’Alliance de La Mecque ne relève donc pas seulement de la prudence diplomatique. Elle révèle aussi les limites d’un pouvoir qui recherche des soutiens financiers dans plusieurs capitales, mais hésite devant des engagements de sécurité contraignants. Le calcul de Sissi semble être de préserver le plus grand nombre possible de partenariats sans devenir directement partie prenante des conflits de ses soutiens.
Les attaques houthies pourraient toutefois mettre ce calcul à l’épreuve. Alors que la sécurité de l’Arabie saoudite interroge la solidarité au sein de l’Alliance de La Mecque, l’instabilité en mer Rouge touche aussi directement les intérêts égyptiens, à travers le canal de Suez. La réaction d’Ankara et d’Islamabad sera déterminante, mais les responsabilités que Sissi acceptera d’assumer le seront également. Le Caire se contentera-t-il d’un soutien politique à Riyad, limitera-t-il sa contribution à la sécurité maritime ou prendra-t-il des mesures plus concrètes ? Le premier véritable test de l’Alliance de La Mecque pourrait aussi révéler le degré de confiance que Sissi est capable d’inspirer à ses partenaires.