Erdogan est-il le véritable vainqueur de la guerre contre l'Iran ?

Erdogan est-il le véritable vainqueur de la guerre contre l'Iran ?

Après la guerre entre l’Iran et Israël, l’une des questions les plus débattues dans l’opinion publique internationale a été la suivante : qui est le véritable gagnant de ce conflit ?

La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Car l’issue d’une guerre ne se décide pas toujours sur le champ de bataille. Parfois, le véritable gagnant n’est pas celui qui tire les missiles ou mène les frappes aériennes, mais celui qui reste à la table une fois la crise terminée, qui peut parler à tous les acteurs et qui parvient à se ménager une place plus forte dans le nouvel ordre régional.

Sous cet angle, il ne serait pas exagéré de dire que la Türkiye figure parmi les principaux bénéficiaires de la guerre avec l’Iran.

D’ailleurs, The Telegraph a formulé une analyse similaire, en affirmant que le véritable gagnant de cette guerre était la Türkiye et le président Erdoğan. Cette observation met en lumière une réalité importante : depuis longtemps, la Türkiye reconstruit silencieusement, mais avec détermination, sa position dans les équilibres régionaux.

La politique suivie par Ankara durant cette guerre en constitue sans doute l’illustration la plus frappante. La Turquie a réussi à maintenir ouverts ses canaux de communication à la fois avec les États-Unis et avec l’Iran. Le président Erdogan a d’ailleurs été l’un des rares dirigeants à recevoir simultanément les remerciements de Donald Trump et du président iranien Massoud Pezeshkian.

Ce simple fait mérite d’être souligné.

Dans une région aussi polarisée que le Moyen-Orient, parvenir à dialoguer simultanément avec deux acteurs opposés est loin d’être une tâche facile. Pourtant, la Turquie y est parvenue. D’un côté se trouvent les États-Unis, alliés au sein de l’OTAN ; de l’autre, l’Iran, voisin de la Turquie, fournisseur énergétique majeur et rival historique.

La capacité d’Ankara à préserver ses relations avec ces deux puissances illustre pourquoi la Turquie est devenue un acteur diplomatique incontournable dans les périodes de crise.

Les relations entre la Turquie et l’Iran constituent d’ailleurs un fascinant exercice d’équilibre géopolitique. Rivales depuis des siècles, les deux puissances ont néanmoins réussi à maintenir des frontières quasiment inchangées depuis le traité de Qasr-e Chirin de 1639. Elles incarnent ainsi deux traditions étatiques anciennes qui ont appris à se concurrencer sans jamais chercher à s’éliminer mutuellement.

Or, il est possible qu’un nouveau chapitre de cette rivalité historique soit en train de s’ouvrir.

L’affaiblissement de l’Iran et de ses forces alliées crée un vide stratégique considérable dans la région. Qui pourra le combler ? À mon sens, la réponse la plus crédible est aujourd’hui la Turquie.

Car la Turquie ne dispose pas seulement d’une puissance militaire importante. Elle possède également les attributs diplomatiques, économiques, industriels et géographiques nécessaires pour devenir la puissance dominante du nouvel équilibre régional. À mesure que l’influence iranienne recule, l’espace stratégique de la Turquie s’élargit.

Certes, Israël demeure un concurrent majeur dans cette nouvelle configuration régionale. Mais la guerre a également révélé les limites de sa capacité d’influence. Le gouvernement israélien n’a pas réussi à peser sur la configuration diplomatique de l’après-guerre autant qu’il l’espérait. Le fait qu’Israël ait été largement tenu à l’écart des discussions cruciales entre Washington et Téhéran a d’ailleurs été interprété par de nombreux observateurs comme un revers politique majeur pour le gouvernement de Benjamin Netanyahu.

La Turquie, à l’inverse, a réussi à renforcer sa position précisément parce qu’elle est restée en dehors du conflit tout en demeurant au cœur des efforts diplomatiques.

La guerre a également provoqué une évolution importante dans la perception de la sécurité au sein des monarchies du Golfe. Les attaques visant des installations et des bases américaines dans la région ont ravivé une question longtemps restée taboue dans les capitales du Golfe : les États-Unis sont-ils encore capables d’assurer la sécurité régionale comme ils l’ont fait pendant des décennies ?

L’Arabie saoudite, le Qatar et les autres monarchies du Golfe ont construit leur architecture sécuritaire sous le parapluie américain. Mais cette crise a montré que cette garantie n’était peut-être plus aussi solide qu’auparavant. Le coût économique des attaques, les perturbations sur les marchés énergétiques et les nouvelles menaces sécuritaires poussent désormais ces pays à rechercher des partenaires alternatifs.

C’est précisément à ce moment-là que la Turquie entre en scène.

La Turquie n’est plus seulement un acteur diplomatique influent ; elle devient également un partenaire de défense de plus en plus attractif. Modern Diplomacy a d’ailleurs souligné que la guerre contre l’Iran avait peut-être fait de la Turquie le partenaire de défense le plus précieux des pays du Golfe.

Les chiffres semblent confirmer cette tendance. En 2016, les exportations turques de défense s’élevaient à 1,67 milliard de dollars. D’ici à la fin de l’année 2026, elles devraient dépasser les 11 milliards de dollars. Une telle progression ne constitue pas simplement une croissance économique : elle traduit un véritable changement de catégorie pour l’industrie de défense turque sur la scène internationale.

L’intérêt croissant de l’Irak pour les systèmes de défense aérienne turcs, le rapprochement stratégique avec l’Arabie saoudite et l’Égypte, l’accord signé avec l’Indonésie pour les drones de combat Bayraktar Kızılelma ou encore l’exportation de navires militaires vers le Portugal participent tous d’une même dynamique.

Cette dynamique révèle une évolution plus profonde : à mesure que la confiance envers les États-Unis s’érode, la Turquie apparaît de plus en plus comme une alternative crédible en matière de sécurité.

Et ce phénomène dépasse largement le seul Moyen-Orient. Aujourd’hui, la Turquie est un acteur incontournable en Ukraine, en Libye, en Somalie, dans le Golfe, dans les Balkans et dans le Caucase. Une telle présence géographique dépasse désormais la définition classique d’une simple puissance régionale.

La dimension économique de cette guerre renforce également l’importance stratégique de la Turquie. La seule hypothèse d’une fermeture du détroit d’Ormuz a suffi à rappeler la fragilité du commerce mondial. Les routes énergétiques et commerciales ne sont plus seulement des enjeux économiques ; elles sont devenues des questions de sécurité géopolitique.

Dans ce contexte, la position de la Turquie apparaît particulièrement stratégique. Le Corridor du Milieu, le projet de Route du Développement ou encore la relance potentielle du chemin de fer du Hedjaz pourraient placer Ankara au centre des nouvelles routes commerciales et énergétiques reliant l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie.

L’émergence d’une nouvelle réalité politique en Syrie pourrait également renforcer encore davantage le rôle logistique régional de la Turquie. Des pays du Golfe jusqu’à l’Europe, en passant par l’Asie centrale et la Méditerranée, Ankara est en train de devenir un carrefour incontournable.

C’est pourquoi l’analyse du Telegraph me semble particulièrement intéressante : Recep Tayyip Erdogan est en train de tirer profit de la fragmentation de l’ordre international pour renforcer la position de la Turquie. La guerre en Ukraine, l’affaiblissement de la confiance envers les États-Unis, la transformation de l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient et le recul de l’influence iranienne ouvrent de nouvelles opportunités pour Ankara.

Bien entendu, cette situation n’offre pas uniquement des opportunités à la Turquie ; elle comporte aussi des risques considérables. L’affaiblissement de l’Iran pourrait générer de nouvelles tensions régionales. La rivalité avec Israël pourrait s’intensifier. La Syrie, l’Irak et le Golfe pourraient également devenir des sources de nouvelles confrontations.

Mais une chose me paraît désormais claire : la Turquie n’est plus un pays qui observe les crises de l’extérieur. Elle se trouve au cœur des négociations, des routes commerciales et des nouvelles architectures de sécurité.

À mes yeux, la guerre contre l’Iran nous a surtout révélé cela.

À mesure que l’ancien Moyen-Orient se transforme, la question de savoir qui écrira l’histoire du nouveau devient de plus en plus importante. L’Iran recule. Israël s’isole. Les garanties de sécurité américaines sont remises en question. Les monarchies du Golfe recherchent de nouveaux partenaires.

Et dans ce contexte, il se pourrait bien que l’histoire du nouveau Moyen-Orient soit en train de s’écrire, plus qu’on ne l’imagine, à Ankara.

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Cette crise a renforcé la position régionale de la Turquie et le rôle diplomatique d’Erdoğan.

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