La France se rapproche-t-elle de la Turquie ? Paris revoit ses calculs à l’égard d’Ankara

La France se rapproche-t-elle de la Turquie ? Paris revoit ses calculs à l’égard d’Ankara

Le jogging matinal d’Emmanuel Macron dans les rues d’Ankara et ses lunettes noires ont compté parmi les images les plus commentées du sommet. Pourtant, l’évolution la plus significative se joue ailleurs : les tensions accumulées depuis des années entre la Turquie et la France semblent progressivement céder la place à une relation plus pragmatique. La relance des discussions sur le système SAMP/T, le partenariat entre Baykar et Safran et l’ouverture opérée par Paris dans sa politique syrienne témoignent d’un changement perceptible dans le regard porté par la France sur Ankara. Il ne s’agit toutefois pas tant d’un véritable rapprochement stratégique que d’une révision contrainte des calculs français face à une Turquie dont Paris ne peut plus ignorer le poids croissant.
La France se rapproche-t-elle de la Turquie ? Paris revoit ses calculs à l’égard d’Ankara

Alors que l’on continue de commenter le jogging matinal de Macron dans les rues d’Ankara pendant le sommet de l’OTAN et ses lunettes noires, une question bien plus importante mérite d’être posée : la glace est-elle en train de fondre entre ces deux pays rivaux ?

Plusieurs éléments solides permettent de le penser. Macron et le président Recep Tayyip Erdoğan se sont entretenus pendant près d’une heure en marge du sommet de l’OTAN à Ankara. Le président français s’est déclaré « très satisfait » de cet échange, qui a porté aussi bien sur la défense et l’Ukraine que sur le Moyen-Orient et les relations bilatérales. Plus important encore, il a personnellement confirmé que les travaux techniques avec la Turquie se poursuivaient concernant le système franco-italien de défense aérienne SAMP/T, longtemps bloqué par des obstacles politiques.

Ces éléments ne signifient pas, à eux seuls, que les relations entre les deux pays ont profondément changé. De la Libye à la Méditerranée orientale, de l’Afrique à Chypre, la Turquie et la France continuent d’avoir des intérêts divergents et, parfois, des politiques opposées. Il est néanmoins évident qu’une nouvelle phase s’ouvre : Paris ne considère plus seulement Ankara comme un rival qu’il conviendrait de contenir, mais cherche désormais les moyens de travailler avec lui.

Le rapprochement de la France avec la Turquie ne procède pas d’une normalisation affective, mais d’un réalisme géopolitique. Ce n’est pas la politique d’Ankara qui a changé, mais la valeur que Paris accorde désormais au poids stratégique de la Turquie.

De cinq siècles de partenariat à une rivalité aiguë

La relation entre la Turquie et la France ne se résume pas à un lien diplomatique ordinaire. Les relations officielles entre les deux pays remontent, sous l’Empire ottoman, à la fin du XVe siècle. L’alliance conclue entre Soliman le Magnifique et le roi de France François Ier contre l’Empire des Habsbourg fut l’un des partenariats les plus remarquables de son époque, contribuant à modifier les équilibres européens. Avec les capitulations accordées en 1535, la France devint l’État européen bénéficiant des privilèges les plus étendus au sein de l’Empire ottoman. L’un des fondements juridiques et politiques des relations à l’époque républicaine fut ensuite l’accord d’Ankara du 20 octobre 1921, signé pendant la guerre d’indépendance turque.

La France se rapproche-t-elle de la Turquie ? Paris revoit ses calculs à l’égard d’Ankara
L’alliance conclue entre Soliman le Magnifique et le roi de France François Ier contre l’Empire des Habsbourg fut l’un des partenariats les plus remarquables de son époque et contribua à transformer les équilibres européens.

Bu uzun tarih boyunca Türkiye ile Fransa kimi zaman stratejik ortak, kimi zaman sert rakip oldu. Cumhuriyetin yakın döneminde de benzer bir dalgalanma görüldü. Jacques Chirac, Türkiye’nin Avrupa Birliği üyeliğine temkinli biçimde destek verirken üyeliğin Fransa’da reAu cours de cette longue histoire, la Turquie et la France ont tantôt été des partenaires stratégiques, tantôt des rivaux acharnés. La période républicaine récente a connu les mêmes oscillations. Jacques Chirac soutenait avec prudence l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, tout en défendant l’idée que celle-ci soit soumise à référendum en France. Malgré cela, le dialogue politique entre Ankara et Paris fut largement préservé sous sa présidence. L’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée marqua en revanche une rupture nette. Celui-ci affirma ouvertement que la Turquie n’avait pas sa place dans l’Union européenne et fit obstacle à l’ouverture de plusieurs chapitres de négociation.

Sous François Hollande, les relations se normalisèrent partiellement. Sa visite en Turquie en 2014 fut la première visite officielle d’un président français depuis vingt-deux ans. La même année, les deux pays établirent un cadre de coopération stratégique. Cette normalisation ne se traduisit toutefois pas par un soutien français plein et entier à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Elle signifia surtout un assouplissement de la politique rigide et excluante de l’ère Sarkozy.

Sous Macron, les divergences d’intérêts devinrent plus visibles et prirent une dimension plus personnelle. Les opérations militaires turques dans le nord de la Syrie, le soutien apporté à des camps opposés en Libye, les différends sur les zones de juridiction maritime en Méditerranée orientale et le soutien de la France à la Grèce et à la République de Chypre ont placé à plusieurs reprises les deux pays en confrontation directe. Lorsque Macron déclara en 2019 que l’OTAN était en état de « mort cérébrale », il ne visait pas seulement le désengagement progressif des États-Unis à l’égard de l’Europe. Cette formule reflétait également les critiques françaises envers la Turquie, accusée d’agir en Syrie sans coordination avec ses alliés.

Les tensions atteignirent leur paroxysme en 2020. Ankara et Paris échangèrent de graves accusations au sujet de la Libye et de la Méditerranée orientale. À la suite d’une joute verbale entre Macron et Erdoğan, la France rappela son ambassadeur à Ankara pour consultations. Dans le même temps, Paris signa avec la Grèce un accord de défense comprenant une clause d’assistance mutuelle. La vente à Athènes de 24 avions de combat Rafale et de frégates fut interprétée à Ankara non comme une simple transaction commerciale, mais comme la mise en place d’un contrepoids militaire dirigé contre la Turquie en Méditerranée orientale.

Les relations entre la France et la République de Chypre se renforcèrent également durant cette période. L’accord de défense entre Paris et Nicosie entra en vigueur en 2020, avant que les deux pays ne portent leurs relations au niveau d’un partenariat stratégique en 2025. Alors que les forces navales françaises et chypriotes organisaient régulièrement des exercices communs, la France devint l’un des principaux fournisseurs d’armements de la République de Chypre.

Les tensions politiques n’ont cependant jamais entièrement rompu les liens économiques. Les échanges de marchandises entre la France et la Turquie ont atteint un niveau record de 23,8 milliards d’euros en 2025. La coopération militaire entre les deux pays a elle aussi commencé à se réactiver progressivement à partir de 2022. Autrement dit, tandis que le discours politique se durcissait, l’interdépendance économique et les contacts dans le domaine de la sécurité se poursuivaient discrètement.

Ce qui rapproche Paris d’Ankara n’est pas un choix, mais une nécessité

La première raison du rapprochement actuel tient à la transformation profonde de l’environnement sécuritaire européen. La guerre en Ukraine, la tendance des États-Unis à réduire leur contribution à la défense européenne, les tensions régionales centrées sur l’Iran et l’accélération du réarmement européen ont fait de la Turquie un acteur bien plus important aux yeux de Paris qu’elle ne l’était auparavant. La France défend d’un côté « l’autonomie stratégique européenne », mais se trouve, de l’autre, confrontée aux déficits européens en matière de drones, de munitions, de défense aérienne et de capacités de production rapide. Le fait que le sommet de l’OTAN à Ankara ait été centré sur la nécessité pour l’Europe d’assumer davantage de responsabilités pour sa propre sécurité n’avait rien d’un hasard.

Or la Turquie se distingue précisément dans ces domaines. Grâce à son armée de grande taille, à sa position géographique s’étendant de la mer Noire au Moyen-Orient, à son industrie de défense en expansion et à ses drones éprouvés sur le terrain, elle n’est plus seulement considérée comme une puissance militaire de l’OTAN, mais aussi comme l’un des partenaires susceptibles de combler les déficits de production européens. Alors que des entreprises turques de défense concluent des accords en Pologne, en Roumanie, au Portugal et en Espagne, Baykar a acquis Piaggio Aerospace en Italie et créé avec Leonardo une coentreprise stratégique destinée à produire conjointement des drones.

L’accord de 2,6 milliards d’euros conclu par l’Espagne avec la Turquie pour l’acquisition de 30 avions d’entraînement HÜRJET s’inscrit dans la même tendance. Les pays européens ne considèrent désormais plus seulement la Turquie comme un marché auquel vendre des armes, mais comme un centre industriel de défense avec lequel il est possible de produire conjointement. Rester en dehors de cette dynamique aurait été incompatible avec l’ambition française de peser sur l’avenir de la défense européenne.

C’est pourquoi le partenariat stratégique conclu en mai 2026 entre Baykar et le groupe français Safran revêt une importance majeure. L’accord ne se limite pas à la vente de composants français destinés aux drones turcs. Il prévoit le développement conjoint de capteurs optroniques, de systèmes de navigation et de capacités d’armement guidé, l’intégration du système Euroflir de Safran au Bayraktar TB2, ainsi que la commercialisation conjointe des solutions qui en résulteront sur les marchés internationaux. Il s’agit d’une étape concrète montrant que l’industrie française de défense reconnaît désormais la puissance internationale des plateformes turques.

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La décision de Baykar de coopérer avec Safran, l’un des principaux groupes européens de l’aéronautique et de la défense, dans le domaine des drones a provoqué une vive inquiétude à Athènes.

L’évolution du dossier SAMP/T est encore plus frappante sur le plan politique. Entre 2017 et 2018, la Turquie, la France et l’Italie avaient engagé des travaux communs dans le domaine de la défense aérienne à longue portée. Le processus fut toutefois interrompu par les tensions en Syrie, en Libye et en Méditerranée orientale, Paris ayant pendant des années constitué le principal obstacle politique à une éventuelle vente. Désormais, la France semble ouverte à cette possibilité, et Macron a confirmé que les travaux techniques se poursuivaient. Aucun accord définitif n’a encore été conclu. La production conjointe, le partage de technologies et les objections de la Grèce et de la République de Chypre demeurent des dossiers sensibles. Le simple fait que la France soit passée d’un refus de principe à une phase de négociation constitue néanmoins, en soi, une évolution majeure.

La visite de Macron en Syrie offre un autre exemple de ce nouveau réalisme. Macron fut le premier chef d’État de l’Union européenne à se rendre en Syrie après la chute de Bachar al-Assad. Il se rendit à Damas accompagné de représentants d’entreprises et d’investisseurs français, avec à l’ordre du jour la reconstruction, l’énergie, les transports et le rétablissement des relations diplomatiques.

Il demeure toutefois difficile pour la France d’établir une influence durable dans le nouvel ordre syrien sans tenir compte de la Turquie. Ankara est l’un des acteurs déterminants pour la sécurité de la Syrie, les relations du nouveau pouvoir avec le reste du monde, la gestion des régions frontalières et la reconstruction économique. Le fait que Macron se soit rendu à Ankara immédiatement après sa visite à Damas et qu’il se soit longuement entretenu avec Erdoğan est, à cet égard, significatif. L’enchaînement de ces deux visites montre que Paris a compris qu’il ne pouvait plus traiter les dossiers syrien et turc séparément.

Macron, qui présentait autrefois les opérations turques en Syrie comme le symbole d’un manque de coordination au sein de l’OTAN, participe aujourd’hui à Ankara à un sommet de l’Alliance consacré à l’avenir de la défense européenne et négocie avec la Turquie dans le domaine de la défense aérienne. Ce ne sont pas les intérêts fondamentaux de la France qui ont changé, mais le calcul selon lequel leur protection passe désormais nécessairement par une coopération avec la Turquie.

En définitive, la Turquie et la France ont beaucoup à gagner en agissant ensemble. La France peut apporter des capteurs de pointe, des technologies de missiles, des systèmes de motorisation, des capacités de financement et un accès au marché européen. La Turquie peut offrir une forte capacité de production, des coûts compétitifs, des plateformes éprouvées sur le terrain, un vaste réseau d’exportation et un accès stratégique entre l’Europe et le Moyen-Orient. Les intérêts des deux pays se recoupent dans de nombreux domaines, notamment la sécurité de l’Ukraine, la mer Noire, la reconstruction de la Syrie, l’Afrique, les corridors énergétiques et la défense aérienne.

De sérieux obstacles demeurent néanmoins. Les partenariats de défense noués par la France avec la Grèce et la République de Chypre, les divergences d’intérêts en Libye et en Méditerranée orientale, la rivalité d’influence en Afrique et la méfiance héritée du passé entre les deux dirigeants ne disparaîtront pas facilement. Les réflexes hostiles à la Turquie dans la politique intérieure française, la question arménienne, les débats sur la laïcité et l’islam ainsi que l’opposition profondément enracinée à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne continueront également de limiter la marge de manœuvre de Paris.

Il est donc plus juste, à ce stade, de parler d’un rapprochement pragmatique que d’un partenariat stratégique à part entière. Paris n’adhère pas à l’ensemble des politiques d’Ankara, pas plus qu’Ankara n’a adopté les préférences régionales de la France. Mais si la France se rapproche aujourd’hui de la Turquie, ce n’est pas parce qu’Ankara a renoncé à sa propre ligne. Paris change d’orientation parce qu’il constate que le coût d’une mise à l’écart du poids régional de la Turquie ne cesse d’augmenter.

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